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Format 13 x 19 cm
72 pages
ISBN 978-2-37427-044-9
Parution 4eme trimestre 2020

Carrés

Ce qui chaque jour arrive et chaque jour

n’arrive pas tout le travail déposé sur la table

et qui ne se poursuit pas table à écrire venue

tout droit de mongolie balayée par le vent

des steppes ce sera dis-tu face à la fenêtre

qu’il va falloir envisager de l’extérieur notre

travail cette année

11,00

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Ce qu’ils en disent

 

Frédérique Germanaud (atelier du Passage – 11 février 2021)

http://atelierdupassage.canalblog.com/archives/2021/02/11/38809799.html

Béatrice Machet (Recours au poème – février 2021)

Tristan Hordé (Sitaudis – 25 mars 2021) :

https://www.sitaudis.fr/Parutions/sylvie-durbec-carres-1616652532.php

Serge Martin (Europe – juin 2021) et martin-ritman blog (27 mai 2021)

https://martin-ritman-biblio.blogspot.com/2021/05/sylvie-durbec-carres.html

Dans un entretien avec Yann Miralles, Sylvie Durbec parlait du « O muet d’étonnement […] face au tableau, devant le poème ». Ces cinquante plus un « carrés » me semblent tout à fait répondre à ce besoin de « vivre ce temps de l’arrêt ». Mais si le O devient carré, c’est qu’il est toujours lié au tambour de la brodeuse et à la magie de ses fils, car il y aurait aussi plusieurs fils : « à l’encre rouge sur page quadrillée de bleu ce qui avec le vert de la couverture fait un jardin tout à fait acceptable ». Sylvie Durbec a écrit qu’elle « brode comme elle respire ». La preuve est ici faite par l’écriture à condition de mettre ce verbe, broder, non du côté de quelque rhétorique pour fleurir voire enjoliver quelque discours, mais bien au cœur d’une poétique à l’écoute du moindre fil de vie, du moindre nœud de respiration, bref, du moindre rythme de langage.

Cet « écrire en carré » est un défi fait à la discontinuité de l’expérience pour que la jardinière comme la brodeuse, la lectrice comme l’écrivaine, la mère comme l’amie, l’artiste comme la poète, s’entendent comme le flux et l’arrêt jusqu’à tenir ensemble des temporalités anachroniques, des dehors et dedans, Walser et Handke, l’enfant et les ancêtres, « la suisse vaudoise à marseille », etc. Aucun éclectisme autre que, ce que se demandait déjà Sylvie Durbec dans Comme un jardin (BLEU) (Potentille, 2009), un « travail de couturière / de cordonnier / ou de jardinier ? » Chaque carré emmêle ces métiers comme si les fils de la broderie tissaient le continu de cette mosaïque toujours sur le métier, de ce feuilleté d’activités dont aucune ne viendrait masquer une autre. Bien au contraire, chacune viendrait comme prendre valeur par les autres. Chaque morceau continué dans et par le carré trouverait sa valeur et donnerait valeur exactement comme le détail et l’ensemble ne feraient qu’un dans un vitrail par la magie de la couleur.

Il y a une grande générosité dans chaque carré qui à chaque fois se fait donation du vivant par ce travail qui ne cesse de douter : « mais quoi est dit entre quatre murs quatre côtés pour encrer carré de Criture de cripure de griffure ». Sans aucune ponctuation noire, chaque carré se tient sur un rythme du continu des emmêlements avec en son cœur un mot majusculé toujours par ce C qui finalement se fait minuscule avec le même dernier mot, son point de broderie : « carré ». On se souvient que Sylvie Durbec écrivait dans Marseille, éclats et quartiers (Jacques Brémond, 2009) : « Nous disposons le plus souvent de débris, de fragments ou de restes laissés par d’autres et que nous ramassons et emportons avec nous. » Il y a en effet toute une pensée par le poème qui tient ensemble, entre beaucoup d’autres expériences ténues de la vie qui ne peuvent se contenter des « grandes péroraisons, le bus 36 de Lausanne et tous « les inhabitués de la douleur », etc.

Avec ses « carrés » dont l’impulsion est souvent relancée, entre autres par « les promenades entreprises avec » Peter Handke mais aussi par une forte présence des enfants, nous sommes embarqués jusqu’à ce « carré surnuméraire » dans « l’hospitalité des histoires » : « j’ouvre à l’enfant le sentier du Conte qui le ramènera chez lui des cailloux blancs plein les poches et sur la tête pour se protéger du soleil un mouchoir en carré… » et un poème pour la vie pleine de vie. Oui, « on y entre vif dans le carré » !

2 Colette écrivait dans La Naissance du jour (1928) : « Papier lisse qu’il faut broder de mon écriture »
3 Certainement par Peter Handke, Hier en chemin : Carnets, novembre 1987-juillet 1990, 2011, trad. Olivier Le Lay.

Béatrice Machet (Terre à ciel – à paraître)

Couleur orange et graphie très sobre pour la couverture de ce livre, qui s’ouvre sur une citation de Peter Handke. Cet auteur autrichien est le personnage tutélaire de ce recueil, (qui de Sylvie Durbec ou de lui prend la main de l’autre ! ?), son nom est cité à presque toutes les pages, et l’on comprend que Sylvie Durbec va suivre la démarche d’écriture de ce dernier. Depuis 1975 Peter Handke a poursuivi un programme de vie et d’écriture de plus en plus axé sur l’observation de soi, la réflexion sur soi, le commentaire de soi. Il s’observe tout en observant le monde et cherche à rendre le présent, car le présent doit selon lui, pouvoir s’écrire. Très tôt Handke s’est voué à une esthétique du non-événement en s’attachant à faire apparaître ce qu’il y a de caractéristique dans le quotidien. Il semblerait que Sylvie Durbec ait voulu lui emboîter le pas, sa recherche est semblable tout au long des carrés, bien qu’elle déplore ne pas être pourvue de la même lucidité que son illustre (mais aussi controversé) modèle. Cependant Sylvie Durbec ne manque ni de sensibilité ni de curiosité ni de références. Au gré des pages, d’associations d’idées en glissements orthographiques, d’assonances en néologismes, elle nous fait part de ses réflexions sur l’écriture, ses joies et ses surprises. Elle « brodécrit », les lignes de trame des lettres et des mots rencontrant les lignes de chaînes du papier, le carré sur la page se présente comme un tissu. 

     « Un petit bloc de glace à sucer sous la langue attention aux caries du carré la pointe de la langue évacue le trop froid le crache et c’en est fait de la disparition » : qui dit carré laisse entendre carie ainsi que Carinthie, région où est né Peter Handke. Mais le carré peut aussi bien figurer un ring, une caravane qui sert de cabane devient une « carabanne ». Le mot carré renvoie aussi à jardin, plantation, semaison de mots et de graines, germination : « nos mots usés plantés semés carottes rutabagas tomates et ne rien voir pousser dehors sauf le livre », « çà jardinière d’un texte carré où pousseront des lignes parfaitement parallèles ». Ce livre est un livre de plein-air et Sylvie Durbec une poète de plein-vent, du dehors, où elle s’oblige à écrire malgré le mistral et le froid. Carrés d’écriture pour éviter l’ennui de l’habitude, pour se laisser surprendre par l’inattendu de l’exercice et par le flot de conscience qu’on cultive depuis que Virginia Woolf s’en est faite la championne ; parce qu’écrire n’a rien à voir avec la répétition et la mécanique bien huilée du quotidien.

       Ouvrage écrit en l’espace de deux ans, certains carrés écrits lors d’une résidence au Grand Sault chez la poète Anne Calas (à Sault dans le Vaucluse), il s’agit d’une suite de carrés (50 +1) de 24 lignes environ en moyenne, dont la dernière ligne est inachevée et se finit par le mot carré…. Mais alors est-ce bien un carré ! L’auteure elle-même pose la question. Carrés prétextes, carrés mémoire aux souvenir plus ou moins lâches, carrés d’un puzzle dont les pièces forment des angles droits, et dans ceux-ci des anecdotes (la renarde a mangé les poules, les petits enfants dessinent et peignent) ou bien des évocations de paysages : Le mont Ventoux comparé au Fuji Yama, le Larzac. Sont aussi évoqués la vie paysanne d’antan, Pétrarque, l’héritage familial, la mort de la mère, l’idiome de la mère, la terreur que les yeux de la mère inspirent, les déplacements et des lieux visités (Lascaux, grotte de Chauvet), Marseille (la plus belle ville du monde, celle où a grandi Sylvie Durbec), l’enfance et les règles auxquelles obéir… et de fil en aiguille dans la chair même de la vie, défilent sous nos yeux la mort, les migrants et les réfugiés, les EHPAD, les proches qui peuvent se révéler être ceux dont on sait le moins de choses : « parmi tous mes familiers ici, celui dont j’en savais le moins, c’était mon fils ».

     Les carrés ont le souci de la parité : autant de mots masculins que féminins, le but défini est d’écrire une biographie, mais « biographie future plutôt qu’appartenant au passé » faite de petits instantanés comme un pique-nique sous la pluie dans la voiture aux abords d’une route monotone, biographie faite de réflexions quasi métaphysiques toujours rapportées au concret du vécu immédiat. Les carrés en prose n’offrent aucune ponctuation, quelques majuscules pour signaler le début d’une nouvelle phrase mais peu (« pour dire non à la hiérarchie à cause de ce travail modeste sur ce qu’est un carré d’écriture »), des mots en italien, et au hasard des pages sont évoquées les présences éphémères d’artistes ayant croisé la route de l’auteure (autres que P. Handke) tels qu’Edith Azam, Pentti Holappa (poète Finlandais décédé en 2017), Montaigne (celui qui vit, un peu comme Sylvie Durbec, « à sauts et gambades »), Rabelais, Georges Pérec, Robert Walser, Mahalia Jackson, Vincent Van Gogh, Gustave Roud, Soutine, Salvador Dali, les amies Suisses Claire Krähenbühl et Denise Mützenberg … L’évocation du persil fait apparaître Marius Daniel Popescu (poète Vaudois d’origine roumaine ayant fait des études de sylviculture, et créateur du journal littéraire le Persil), on croise aussi Emily Dickinson (qui pose la question de savoir si l’on doit ou non écrire au singulier un couple alors que deux le font et qu’un rien le défait). Et puis l’auteure s’observant écrire, avec un brin d’auto dérision se demande ce que ferait un « vrai écrivain » : « il est comment au réveil comment commence sa journée café balzacien ou thé anglais j’en sais foutre rien ». Suit alors l’évocation de l’écriture de James Sacré : « un carré d’écriture où subsiste le fouillis des broussailles chères à james sacré ». Et l’on sait combien ce poète, nourri d’enfance, aguerri aux questionnements qui ne trouvent pas de réponses limpides, fait figure de phare pour Sylvie Durbec (James Sacré avait signé la postface de son recueil Femme(s) passagère(s) de l’est paru chez p.i-sage intérieur en 2016).

     Dans ce livre de Sylvie Durbec, les carrés quand ils sont au cimetière, sont confessionnels, mais ils peuvent aussi être de chocolat, ou bien des carrés Gervais servis au goûter, ou bien ils ont la forme de mouchoirs agités lors de départs, ou bien ils font penser à chambre et de chambre on en arrive à gaz et aux horreurs de l’histoire : la Shoah, le massacre des villageois brûlés vifs à Oradour sur Glane (« la vézère avec toute cette eau pour éteindre la lettre O qui hurle en silence ici comment habiter dans la Cendre toute une vie »), ou bien encore l’explosion de la centrale nucléaire à Tchernobyl. Les carrés s’écrivent en train, en marchant, en jouant avec les petits enfants : « il est comme ça l’enfant à redresser le monde qui penche sans craindre l’effondrement maniant brouette et balai torchon et fourchette pour que ça marche la vie ». Les passages où sont évoqués les enfants laissent transpirer toute la tendresse et tout le bonheur ressentis au contact de cette jeunesse qui répare, qui renouvelle, qui rafraîchit, qui donne sens, qui émerveille et nous fait nous questionner, mais surtout nous fait nous dépasser.

     Si Rimbaud associait les couleurs aux lettres, Sylvie Durbec les regardent en s’attachant à leurs formes. Un B est formé de « deux petits ventres », un C est oreille, un O est ouvert et peut devenir « désert brûlé », O comme une bouche bée, muet d’étonnement ou de sidération. Le A suggère quant à lui l’autorité. Il faut aussi rendre hommage au climat de liberté et de fantaisie que Sylvie Durbec installe dans ses carrés. La fraîcheur de son ton nous aide à affronter les choses tristes évoquées qu’elle partage avec nous, lecteurs-trices. Cela ne nous étonne pas outre mesure, car cela fait partie de son talent que de faire preuve d’humour et de tirer les récits vers le conte, vers l’univers imaginaire des enfants.

      Livre attachant, touchant, ouvrage d’autoréflexivité au sens large, et qui déborde l’histoire personnelle de l’auteure, il s’inscrit dans la cohérence d’une œuvre où régulièrement sinon toujours, Sylvie Durbec nous fait traverser des paysages (dont certains, comme la Sibérie, ont valeur particulière sinon symbolique), interroge la peinture et les peintres, navigue entre plusieurs langues : réelles, souvenues et inventées. Nous l’avons retrouvée avec plaisir, elle qui nous a rendu familiers de ses éclats, de ses bribes où l’enfance joue un rôle important, où la vie quotidienne brille de quelques pépites éclairant le continu d’une vie écrite comme d’une écriture vécue dans la chair vivante de l’existence.